Présidentielle 2019 : Ould Ghazouani, élu haut la main, au premier tour

jeu, 2019-07-04 20:58

Sans aucun doute, la présidentielle mauritanienne du 22 juin 2019 aura été pleine de suspens. Pas moins de trois candidats au moins, Mohamed Ould Ghazouani, Sidi Mohamed Ould Boubacar et Biram Dah Abeid, ont, dès la première heure, donné l'impression d'être les plus populaires, les plus convaincants, les plus à même de soulever les foules, ne lésinant pas sur les moyens, louant des avions, bravant les déserts dans des 4X4 et donnant le ton dans une campagne électorale qui se joue plus sur les personnes que sur les idées. Un rythme qui laissera loin derrière eux, les trois autres candidats, Kane Hamidou Baba, Mohamed Ould Maouloud et le jeune Mohamed Lemine El Mourteji El Wafi.

La Coordination nationale des Initiatives, l’arme fatale de Ghazouani

Un rythme qui ne baissera pas jusqu'à la fin de la campagne et qui mettra à mal bien des calculs, l'euphorie et l'engouement des électeurs laissant croire que, cette fois, tout peut arriver, même si dans le camp de Ould Ghazouani qui avait pris une grande longueur d'avance sur ses adversaires, on ne se permettait pas de douter de la victoire au premier tour.

Il est vrai que depuis son discours de déclaration de candidature très consensuel, le 1er mars 2019, suivie par une première tournée dans 36 moughataas pour sécuriser les suffrages déjà acquis au Président sortant Aziz et surtout grâce à une Coordination Nationale des Initiatives de Soutien à sa candidature, devenue un véritable vecteur de mobilisation politique et une machine électorale qui broyait les partis politiques les plus structurés à commencer par le parti-Etat, l'UPR, Ould Ghazouani, devenu " candidat du consensus national ", était loin d'atteinte, très en avance sur ses adversaires et comme porté par une baraka.

Par deux fois au moins, ce " candidat du consensus national " ira à la rencontre des initiatives le soutenant pour les remercier et leur exprimer sa reconnaissance profonde pour leur soutien sincère et efficace, parfois avant même d'avoir déclaré sa candidature.

Pourtant, cette victoire de Ould Ghazouani, au premier tour de la présidentielle du 22 juin aura été laborieuse, voire difficilement acquise à 52,00%.

Le travail de terrain réalisé par la Coordination des initiatives soutenant Ghazouani, dirigée par le très compétent ancien ministre Habib Ould Hemett et son équipe d’experts dévoués, aura été déterminant. Non seulement, ils mettaient l'accent sur l'impérieuse nécessité de mobiliser autant d'électeurs que possible pour arriver à un taux de participation élevé, gage majeur de la victoire au premier tour de son candidat, mais ils ont révolutionné l’approche, introduit des notions mathématiques et boulversé et la scène et le jeu politique. Désormais, autant de grandes figures ont tourné la page, autant la Coordination des initiatives a imposé un après cette élection présidentielle de 2019.

Cet optimisme du clan Ghazouani était nourri par le fait qu'il a reçu le soutien du parti-Etat, l'UPR, de la Majorité présidentielle et surtout le soutien de plusieurs leaders de l'opposition qui l'ont rejoint tout de suite après son discours consensuel de déclaration de candidature.

Une présidentielle pleine de rebondissements

Cela est d'autant plus vrai que la préparation méticuleuse de la candidature de Mohamed Ould Ghazouani, son discours très consensuel et son formidable désir de redonner espoir au peuple ont donné une tournure inédite à cette élection cruciale.

Non seulement, Ould Ghazouani auquel les Mauritaniens ne connaissaient pas d'ennemi dans la politique, les a séduit mais il n'a pas laissé indifférents certains ténors politiques de l'opposition radicale qui espèrent que son arrivée au pouvoir contribuera à rétablir le dialogue entre la majorité et l'opposition, aujourd'hui dans l'impasse.

En effet, très vite et alors que l'opposition peine à s'entendre sur un candidat unique, des poids lourds de celle-ci, sont allés soutenir Ould Ghazouani, pourtant donné pour être le dauphin déclaré de Mohamed Ould Abdelaziz.

C'est ainsi que des leaders politiques très populaires et fort hostiles au président Aziz, comme Ahmed Ould Sidi Baba, le président du RDU, Mohamed Mahmoud Ould Weddady, vice-président du RFD d'Ahmed Ould Daddah, Moctar Ould Mohamed Moussa, figure emblématique du parti islamiste Tawassoul, Yahya Ould Ahmed Waghf, président du parti ADIL, ont rallié le candidat Mohamed Ould Ghazouani. 

Une " transhumance " politique en faveur de Ould Ghazouani qui en dit long sur cette élection présidentielle qui se jouera bien plus sur les personnes que sur les idées.

En entamant une tournée à l'intérieur du pays, lundi 1er avril, à deux mois de l'ouverture de la campagne présidentielle, Ould Ghazouani se sera assuré de l'adhésion à sa candidature des chefs de tribus et des notabilités, véritables porteurs de voix.

Une précampagne qui lui donne une grande longueur d'avance même si la candidature de Sidi Mohamed Ould Boubacar, un outsider indépendant, soutenu par la plus grande formation politique de l'opposition, à savoir le parti à référentiel islamiste Tewassoul et par une coalition de partis de la majorité présidentielle, est venue tempérer les ardeurs du clan du Pouvoir prônant la continuité dans la stabilité.

En effet, par un discours de sa candidature très critique à l'endroit du pouvoir en place, prononcé dans un stade archicomble d'un quartier périphérique sous l'emprise du parti Tewassoul, Sidi Mohamed Ould Boubacar se présentait comme un candidat déjà aux portes du Palais Ocre, criant aux gens d'en bas : " Je pense à ceux qui ont souffert et continuent de souffrir de l'esclavage, à tous ceux qui vivent de l'amertume, de l'arbitraire, de l'injustice et de la marginalisation ".

Mais les adversaires déclarés de Ghazouani péchaient par leurs qualités : Sidi Mohamed Ould Boubacar qui s'est voulu l'outsider le plus à même de battre Ghazouani grâce aux islamistes de Tewassoul, le plus grand parti de l'opposant, au soutien avoué de l'opposant en exil Mohamed Ould Bouamatou et parce qu'il déployait de gros moyens financiers.

La rude bataille de la Vallée

Malheureusement pour lui, Sidi Mohamed Ould Boubacar avait, dès le départ, un handicap lourd de conséquences : une faible assise de l'électorat noir (haratines et négro-mauritaniens) que s'était fait siens Biram Dah Abeid et Kane Hamidou Baba et bien évidemment Mohamed Ould Ghazouani, entouré de poids lourds de ces franges à commencer par le directeur national de la campagne, Niang Hamady Djibril, aux côtés de Mohamed Salem Ould Merzough, Cheikh Ahmed Ould Zahaf et autres Messaoud Ould Boulkheir, Boidiel Ould Houmeid, etc.

Les candidatures fortement colorées de Biram et Kane Hamidou, le candidat des communautés négro-mauritaniennes,  joueront en faveur de Ould Ghazouani pour affaiblir l'outsider Sidi Mohamed Ould Boubacar qui sera battu sur le fil du rasoir par Biram, aidé en cela par les défections de plusieurs personnalités et élus de Tewassoul au profit de Ghazouani au cours de la dernière semaine de la campagne électorale, entraînant avec eux leur électorat même de couleur.

Encore faut-il indiquer que le discours, à Kaédi, de Ghazouani sur l'obtention de l'état civil mauritanien, n'est pas étranger à certains rebondissements de la scène. Car, il avait créé le buzz sur les réseaux sociaux et donner lieu à plusieurs messages vocaux de dénigrement du candidat Ghazouani qui lui porteront finalement chance. Des appels de personnalités influentes ici ou là et de leurs soutiens, ont porté leurs fruits autant dans des villes lointaines de l'Est et du Sud qu'au Nord.

L’omniprésence de Naha Mint Hamdy Ould Mouknass dans la Vallée aux côtés des vieux leaders de son parti, l’UDP, à Bagodine notamment, son apparition à Kaédi en tenue de femme noire (une première pour une ministre blanche), en disent long sur cette rude bataille de conquête de l’électorat négro-mauritaniens à laquelle se sont livrés les candidats, Sidi Mohamed Ould Boubacar effectuant son étape là-bas en tailleur afro.

D'ailleurs, Zouérate qui est une ville ouvrière noire de militants haratines et négro-mauritaniens APP (7.4% Birame), AMJD/MR (12,5% Kane) et Tewassoul (29.6% pour Boubacar) a été gagnée par Ghazouani (35,04%). A Bir Moghrein, c'est un plébiscite avec 70% pour Ghazouani contre 18% pour Ould Boubacar, 7,4% à Birame et des miettes pour les autres. Idem pour F’Dérick où Ghazouani n'a pas eu de difficulté à l'emporter, tout comme dans les régions de l'Adrar, Inchiri, Tagant et Tiris-Zemmour qui, réunies, ne font que 8,78% de l'électorat, et où il a raflé les mises.

Une nouvelle carte électorale qui a changé la donne

Par ailleurs, la publication par la CENI des inscrits suite au RAVEL, avait révélé une carte électorale qui aura une conséquence significative sur l'élection présidentielle.

En effet, les régions de la Vallée du Fleuve Sénégal (du Trarza au Guidimakha en passant par le Brakna et le Gorgol) étaient devant les deux Hodhs et l'Assaba réunis et se présentaient désormais comme le plus grand réservoir électoral du pays pour la première fois avec 34% contre 27,22%, suivis par  Nouakchott et Nouadhibou, désormais deuxième réservoir électoral avec 29,16%. Nouakchott étant une triple wilaya bien maitrisée par la Coordination nationale des Initiatives de soutien qui a mobilisé, encadré et suivi par application informatisée les électeurs jusque dans leurs bureaux de vote.

L’on comprend mieux pourquoi le candidat Ghazouani lancera sa campagne électorale à partir de Nouadhibou, ville prolétarienne frondeuse et contestataire.

Malgré cette tentative de séduction, rien n'y sera fait, Ghazouani sera battu à Nouadhibou par Birame parce que porté par les bras des dockers des ports (des noirs), des gens de la mer (des noirs), des ouvriers de la SNIM (à majorité négro-mauritaniens).

Sa consolation, Ghazouani la devra à la bataille de Nouakchott, capitale administrative, généralement gagnée par l'opposition et qu'il remporte à hauteur de 59,37% des suffrages, suivi de très loin par Ould Boubacar (19,56%) et Birame (13.26%).

Une victoire logique de Ghazouani, une montée in extrémis de Birame

Il est clair que la victoire au premier tour de Mohamed Ould Ghazouani est, somme toute, logique, sans surprise et bien méritée. Le recul de Sidi Mohamed Ould Boubacar est, quant à lui, une grosse surprise au vu du démarrage, en grandes pompes de sa campagne, lancée par des islamistes de Tewassoul connus pour leur organisation et leur infiltration dans le tissu social mauritanien. Mais n'est-ce pas trop beau pour être vrai.

Birame Dah Abeid n'a pas changé de trajectoire visant à toujours jouer sur le vote identitaire auquel il a convoqué depuis les Etats-Unis d'Amérique, un directeur de campagne nationale qui n'est pas passé inaperçu. D'ailleurs, l'une des raisons de la percée de Biram au second rang après Ghazouani et devant l'ancien premier Ministre Sidi Mohamed Ould Boubacar, réside dans cette vérité désormais avouable qui veut que l'offre éthico-raciale dans le jeu politique trouve bien demandeur.

Biram Dah Abeid, député du parti SAWAB à obédience baathiste, sorti récemment de prison, est un militant antiesclavagiste qui jouit d'une grande notoriété auprès des ONG de défense des droits de l'Homme dans le monde.

Arrivé deuxième lors de la dernière présidentielle de 2014, avec 8,67% des voix, en récupérant un espace politique qui avait été boycotté par les principaux leaders politiques de l'opposition, il faisait face cette fois-ci à une rude concurrence, où les candidats à la présidentielle sont nouveaux, étrangers à la scène politique, quasiment propres de tout soupçon et surtout populaires.

Perçu par beaucoup de citoyens comme ayant un " style très agressif voire très violent ", Biram Dah Abeid fera monter les enchères en promettant de mettre fin à l'immixtion de l'armée dans la gestion des affaires politiques et jouera beaucoup sur la fibre raciale. La Vallée se reconnaitra en lui car la diaspora noire en France, en Europe et aux USA mobilisera pour lui ses familles dans la Vallée.

Kane Hamidou Baba devant Mohamed Ould Maouloud devant Ould El Wafi

Ce vote identitaire, ici et là, en Mauritanie et à l'étranger, fera un autre grand perdant, à savoir le candidat Mohamed Ould Maouloud qui a toujours été porté par l'électorat noir, véritable réservoir de l'UFP dans la Vallée et dans la diaspora mauritanienne en France et en Europe.

En France, pas moins de 7500 citoyens mauritaniens étaient inscrits sur les listes électorales, répartis en 13 bureaux de vote en Europe et à Paris (un à l'ambassade et l'autre au consulat à Paris).

Ce vote de la diaspora sera remporté par Birame, suivi de très près par Mohamed Ould Maouloud qui ne remportera, au final, qu'un maigre score d'un peu plus de 2,4%, loin derrière Kane Hamidou Baba (8,7%) lequel aura sapé l'électorat de cet héritier de l'opposition traditionnelle soutenu par Ahmed Ould Daddah, dans la Vallée.

Seule consolation pour Ould Maouloud, il devance Mohamed Lemine El Mourteji El Wafi qui ferme la marche avec 0,40%.

Qu'on le veuille ou non, l'élection présidentielle du 22 juin 2019, est désormais derrière nous depuis que le Conseil Constitutionnel en a validé les résultats, confirmant le passage, au premier tour, du candidat Mohamed Ould Ghazouani.

Cette victoire est, certes, sans appel et les candidats malheureux auront à s'y faire. Mais elle est une victoire de tout le Peuple Mauritanien qui doit savourer à présent le transfert pacifique du pouvoir d'un président élu démocratiquement à un autre président élu démocratiquement.

C'est cela qu'il faut retenir et tourner la page parce que cette victoire marque un tournant dans l'histoire de notre pays.

Mieux, la Mauritanie est, par cette occasion, devenue un exemple pour d'autres démocraties en Afrique et dans le monde arabe. Qui dit mieux ?

Mohamed_ould_khattatt@hotmail.fr