Le dauphin et les requins d’Aziz (Par Brahim Bakar Sneiba)

mer, 2018-07-04 15:01

Partira ! Partira pas ! Voici le chant aux airs de patchanga que tous les mauritaniens entonnent depuis bientôt trois années calendaires. Tous politiciens pourtant dans l’âme et épris d’unité (s) … de bases, ils n’arrivent pas encore à déchiffrer ce qu’ils considèrent être une énigme.

Comme je l’avais promis, dans ma dernière tribune, je vais, désormais libre scribouillard, donner libre cours à ma modeste pensée, en trempant, tour à tour, suivant mon humeur, ma plume dans le fiel et /ou le miel.

Dans Trab Bidhane on raconte cette anecdote : Une fois, dans une assistance, une djama’a, on placotait à volonté ; tantôt parlant de la pluie, de la flore et de la faune ; tantôt mangeant allègrement la ghiba des absents. Un homme aisé – donc très écouté par les maures- se permit de jeter un pavé dans la mare, posant une question aussi bien chargée d’argent que d’humour au vitriol. 

L’émir voulait ainsi éclabousser un certain Jmil ; un peu trop laid : « Si quelqu’un me disait qui est l’homme le plus laid de cette djama’a, je lui ferais cadeau de deux pièces de tissu ». L’assistant plongea dans un silence gêné. Un barde se prononça : « Ah ! Le malheur est que si je gagnais ces pièces, dont j’ai fort besoin, Jmil va se fâcher ». Quant à moi, si je disais qui est le prochain président, quelqu’un va se fâcher. De toute façon, on n’écrit pas pour relater des platitudes ; une plume est engagée ou bien elle n’est pas. Vaille que vaille.

Ce faisant, n’est-il pas utile, sinon pas très futile de croquer le portrait de ceux qui dirigent le pays depuis une décennie, et conjecturer, tant soit peu, sur le devenir politique de ses hommes du sérail ? 

Scenarii alambiqués

Pour commencer, voici la question centrale : peut-on ou doit-on garder Aziz à la tête de l’Etat ? L’homme doit-il en raison de la constitution passer la main. ? Oui, évidemment. Mais y’a-t-il un subterfuge ou une manœuvre qui puisse le maintenir au-delà de 2019 ? Jusque-là ses soutiens auront tout essayé. Les scenarii les plus alambiqués ont été déballés. A le prendre lui-même au mot, il est partant. Mais il y a, à n’en pas douter, qu’à défaut d’être à la tête de l’Etat, il sera dans la tête de l’Etat. Au sein d’un triumvirat ou d’un duumvirat. Ça arrive ; c’est arrivé à travers l’histoire. En 63 avant J .C, César, Crassus et Pompée se sont accordés à gouverner de façon collégiale ; avant que César, trahi, ne franchisse le Rubicon et reprenne la totalité des pouvoirs. Plus près de nous, la Russie fut tenue collégialement par le terrible trio Staline- Zinoviev- Kamenev. Dans notre cas, ça ne sera jamais un triumvirat véritable, car Aziz, coriace, aura l’ascendant ? Or le triumvirat se définit comme un gouvernement tenu par trois personnes à part égale.

A deux ? Ou à trois ?

S’il y'a duumvirat, il s’agira immanquablement de Mohamed Cheikh Mohamed Ahmed AL Ghazouani et d’Aziz. S’il y’ a triumvirat, il s’agira des deux complices, secondés par un "président-sciable", taillable et corvéable à merci, en attendant le retour d’Aziz sur son siège. Le troisième acteur, sera un certain Yahya. Ou bien Ould Baya. Ou bien Ould Mohamed Laghdaf. A moins que faisant un pied de nez, l’UPR nous sorte de son chapeau un outsider, certainement peu populaire. Tous ceux-là ne sont pas présidentiables par leurs qualités propres. Ils ont principalement l’avantage d’avoir était les lieutenants de l’implacable Aziz. Ce dernier a, par la ruse et la raison, su faire avaler, jusque-là, toutes les pilules sucrées ou amères à un peuple habitué à être caressé dans le sens des poils par les régimes prétoriens en mal de légitimité s’étant succédé depuis 1978. Suivant Machiavel, peut être inconsciemment, il a été lion et renard. C’est du moins le conseil que le secrétaire florentin donna aux monarques voulant maitriser les rênes du pouvoir.

Ould Baya ne serait même pas candidat lui-même, à moins qu’Aziz le lui demande. Marin discipliné et réservé, la politique lui était jusque-là étrangère, voire étrange. Parlant peu et bas, il est en train de subir la politique au lieu de l’exercer. Mais une expérience plus longue lui serait nécessaire. La proximité d’un Président en villégiature ne suffit pas. Faudrait-il qu’il s’entoure d’experts en communication, pour éviter les erreurs du genre « j’ai fait le plein en argent » ou « l’hymne composé en 1924 par un goumier » ? 

A propos, nos leaders ne s’en tiennent qu’à leur tête ; autosuffisants, ils n’écoutent jamais leurs conseillers. Or un conseiller, surtout en communication politique, est nécessaire. Sur conseil de Jaques Séguéla, François Mitterrand s’en fut voir l’orthodontiste pour se limer les canines, qui de l’avis de l’expert en communication, pouvaient rappeler des crocs de carnassier aux électeurs français. O. Baya pas cupide, voire généreux, et riche, selon lui-même, c’est l’argent qui a fait parler de lui, plus que ses autres qualités intrinsèques avérées ou supposées. Il a de toute façon une grande maitrise de soi. 

Lors de l’évènement de 2004, quand Ould Jedeyn et consorts se sont affolés, lui, a gardé son calme et a su regarder les choses ex cathedra. Son traitement pour les détenus fut à son honneur. (Voir mon livre "La Mauritanie entre les chars et les urnes"). D’après ses collaborateurs les plus sérieux, il fait un travail titanesque en matière de pêche. Connaissant parfaitement ses dossiers et coriace face aux Européens, il aboutit à des accords parfaitement bénéfiques à son pays.

Quant à Ould Hademine, cet ingénieur, selon toute logique bien formé au Canada, c’est la politique qui est venue taper à sa porte, lui aussi. Ayant vécu des décennies dans une cité minière, il a usé un tas de jeans délavés, mais très peu de costumes- cravates. Il est venu, peut-on dire, par ricochet. Et la balle qui ricoche fait moins d’impact sur la cible. Aziz a trouvé en lui un bon exécutant. Yahya, aurait pu rester un technocrate émérite et ne pas se mêler de la politique locale, mortelle celle-là. Il donne inutilement des coups et en reçoit fatalement tous les jours en retour. En changeant de méthode il peut être "presidentié". 

Son défaut majeur est qu’il n’a pas d’état d’âme avec ceux qui peuvent lui porter de l’ombre. En tirant à bout portant sur Ould Meimou, quasiment son frère, et qui l’appelait familièrement « Yahyati », il nous avertissait, nous autres petits "cadrillons" du Hodh. Un pasteur avait dit : « j’ai trais les boucs, pour que les chèvres sachent qu’elles ne seront pas épargnées ». Occupé à placer ses hommes- liges, il a fait une usine de détracteurs pleine de grabuge. Peu soucieux de sa popularité, il préfère régler des comptes. Sa "présidentialité" est de ce fait fortement compromise.

Quant à Ould Mohamed Laghdaf, ce docteur-ingénieur est chanceux, comme son prénom l’indique. A peine nommé à la primature, une manne faramineuse de financements extérieurs est tombée dans l’escarcelle de la Mauritanie. Calme, bien éduqué, il rappelle les valeurs anciennes bien que repu aux valeurs modernes. En 2005, pendant la transition dite « la transition d’Ely », j’ai dû partager avec Ahmed Ould Daddah et lui le repas offert par ses soins au Président du RFD à Nema. Hospitalier, affable et débonnaire je l’eus trouvé. Son souvenir sera plus doux dans la mémoire des Mauritaniens. Laissé aussi à lui-même, il peut présider en solo, fort de ses compétences et de sa connaissance de l’Europe. Ayant une bonne maitrise de soi, il a fait l’économie de beaucoup de rancœurs. Contrairement à lui, son frère ennemi, O. Hademine, accuse un trop plein de combat. « Tant va la cruche dans l’eau qu’enfin elle se casse ». Le trop plein de combat a donné à Mohamed Ali Clay le Parkinson. 

Je pense que la disgrâce de cet homme paisible qu’est Ould Mohamed Laghdafn’est pas définitive. Mais, comme l’Albatros, « ses ailes de géants l’empêchent de marcher » : son ensemble tribal est trop fort pour que le pouvoir lui soit confié.

On parle subsidiairement d’un autre jeune outsider, locataire à l’instant de notre « Rue Bercy ». D’une courte mais hyperdense expérience, ce sont seulement les thuriféraires qui ébruitent son nom contre des broutilles. Bien apprécié par le Président, il est vastement impopulaire pour son ciseau à quatre tranchants. D’une intelligence fulgurante comme sa carrière, l’argentier, semble ignorer que « Trop d’impôt tue l’impôt » : Comme je l’ai dit, c’est tout simplement un outsider. 

En force ou en souplesse ?

Deux styles s’offrent pour l’implacable Ould Abdel Aziz : le passage en force et le passage en souplesse. Un choix qu’il sait élucider en tant qu’officier diplômé d’Etat-major et de Guerre. 

Le premier est envisageable, si par ses propres moyens d’analyses (input - output) il est persuadé que les dégâts dans la rue seront dérisoires. En tout cas la porte du troisième mandat n’est pas fermée. Pour plusieurs raisons : primo : il est de bonne guerre que le Président, relativement jeune, veuille rester ; d’autant plus que d’après une expérience quasi- éternelle, tout homme ayant obtenu le pouvoir est porté à y rester tant que c’est possible. Secundo : il a fait d’énormes réalisations, qu’il voudrait continuer ou préserver. Tertio : le facteur dirimant du serment semble être dépassé. Du moins à s’en tenir à la déclaration de Hamden, le Président de nos ulémas, qui pourrait faire sens comme fatoua. Ne restera que "l’interventionite"de la communauté internationale, à laquelle Aziz, coriace, a su tordre le cou. Il serait le président le plus affranchi de la pression étrangère qu’on ait connu. 

Le passage en souplesse consistera à placer « l’irremplaçable » AL Ghazouani à la maison mauve. Et lui trouver un remplaçant à la tête des Armées. L’oiseau rare recherché pour les Armées est normalement le Général O. Meguett. Pas intellectuel, tel qu’il se décrit lui-même, mais chanceux ; très fin, généreux avec ses hommes et ayant un moral à toute épreuve, il semble être, selon toute logique le successeur d’Ould AL Ghazouani. Son frère, le Colonel Hassen, ne file pas du mauvais coton dans leur Brakna natal. D’aucuns disent qu’ils ont bien "untifié" récemment chez eux. 

Deus ex machina

Tout prête à croire que l’homme de la situation est le Général M. Ch. Alghazouani. Homme cultivé et bien éduqué, sa politesse est tout simplement déconcertante. Si vous le voyez dans son immense bureau, les bras vous en tombent du fait de sa modestie. D’une capacité d’écoute à toute épreuve, il peut vous écouter à volonté. D’une armée primaire, il a fait de notre outil de Défense un joyau de technologie, lui faisant faire un saut de grenouille spectaculaire. Elle était miséreuse, elle devient plutôt aisée. Par son intelligence et sa patience, il l’a domptée. Dompteur, il l’a dans le sang, parce que son père cheikh AL Ghazouani se déplaçait juché sur un lion, à califourchon. 

En sus, sans doute, son avènement mettra du baume au cœur de beaucoup de Mauritaniens des autres régions et à la totalité du Chargh, le grand grenier électoral. Ce qui, plus est, va absorber les rancœurs dues aux contrecoups de la politique parfois trop osée du Président Aziz. Une presse de mauvais aloi a voulu l’avilir, mais il est resté serein, tel que le lui recommande sa profonde et dense éducation religieuse.

En parfaite symbiose, Aziz et AL Ghazouani, pourront décider des changements nécessaires tant attendus. A moins d’un autre scenario – à mon sens, beaucoup moins sûr, voire risqué – c’est lui qui peut rassurer les masses et répondre à l’attente d’Ould Abdel Aziz, en lui couvrant les arrières. Car, voyez-vous c’est le souci de tout général qui se retire, ne serait-ce que dans un repli tactique. Il a raison, puisqu’à tous les chefs d’Etat qui se retirent on cherche noise. Même à Mahatir on a cherché des poux.

D’aucuns disent que le lobby industrialo- commercial actuellement en abus de position dominante ne voudrait pas voir Alghazouani succéder à Ould Abdel Aziz, puisque selon ce milieu mafieux, les cousins du Général, déjà très entreprenants, vont accaparer l’espace des affaires. 

Plus qu’autre chose, l’incident de Touila a fini de sceller « l’amitié de 30 ans » des deux hommes. Leur relation est parait-il fusionnelle. Avec lui, nous sortons du syndrome Sidioca. Il s’agira d’un duumvirat. Qui ira. A mon humble avis. C’est lui le vrai dauphin d’Aziz. Les autres font plutôt figure de requins qui se bouffent le nez. Inutilement.

Selon un groupe de pression régionaliste, réfractaire à l’avènement d’Ould AL Ghazouani, les chregmen doivent rester les « sentinelles » du pouvoir, en occupant uniquement les postes de sécurité, en attendant que leur seule ressource animale soit décimée par la sècheresse. Ça tombe bien maintenant pour ce lobby cynique : à l’instant où nous sommes les gens du Chargh ont le choix entre deux queues ; celle du diable et celle d’une vache moribonde. Hors des mines, hors du cuivre, hors de la pêche, hors de l’exploration, hors du BTP, hors des grosses affaires, hors de l’or, les gens du Chargh doivent rester et demeurer.

Ça ne doit pas être le credo du Président occupé à régler sa succession. Son intérêt et celui du Pôle d’influence des affaires doivent diverger. Vaut mieux pour lui un ami de trente ans qu’un lobby de commerçants, sans état d’âme, par définition. Lorsque que Maawiya a été destitué, aucun du lobby mercantile qui l’entourait ne leva le petit doigt. D’ailleurs, on a vus les gros mercantis se bousculer aux premières loges du meeting des putschistes.

L’incontournable Aziz

Si AL Ghazouani prenait le fauteuil présidentiel, Aziz restera dans le cœur battant du pouvoir. Sinon dans l’un de ses ventricules, à défaut d’en être la veine-cave. Les portes du Palais lui resteront ouvertes ; il pourra même y occuper la chambre d’amis et y prendre ses repas à volonté. Son ami Al Ghazouni est tout aussi hospitalier que point ombrageux.

Président du nouveau parti- Etat qu’il a créé et dirigé à distance, on ne peut pas l’empêcher de rester constamment à côté de son alter ego -maintenant président- qu’il a pratiqué sur tous les terrains. Même dans le coma. Il est tout à fait normal qu’un chef de parti commande l’appareil de l’Etat. Aziz pouvait se passer de dire qu’il va soutenir quelqu’un après 2019. Là aussi il y'a erreur de communication. C’est d’autant plus évident que c’est son droit le plus absolu. Il reste tout de même un citoyen de ce pays.

Pour rester en plein jeu, Aziz adopterait un mode opératoire assez simple : le bureau exécutif du parti, dont il est le chef incontesté, et qui comprendrait presque tous les ministres, se réunit et dresse les projets, et les mêmes ministres les convertissent en décrets et en projets de loi en Conseil de Ministres. Où est le problème ? Quoi d’anormal ? Rien d’anticonstitutionnel. C’est l’essentiel. A moins que l’opposition en décidait autrement par la voie des modes d’action politiques autorisés. J’en doute. J’estime qu’elle est « out ». Déstructurée et en mal de leader charismatique déluré, elle est en train de payer les erreurs de sa caution morale des deux transitions menées par les militaires à moins de deux ans d’intervalle. Deux transitions desquelles elle est sortie comme entachée de putschisme aggravé.

Au bout du compte, la forte personnalité d’Aziz, son expérience et son âge loin d’être fatidique, ainsi que ses réalisations très grandes et nombreuses, lui donneront immanquablement, malgré tout, une place prépondérante dans l’échiquier politique mauritanien. Et pour longtemps. Du moins, c’est ma conjecture, suivant les éléments d’appréciation disponibles à l’instant. 

Brahim Bakar Sneiba, Ecrivain et Politologue