Dr Mohamed Mahmoud Ould Mah, président de l’UPSD : "Les avions et les voitures du président, qui passe autant de temps en brousse que dans son palais, tournent-ils avec l’eau du robinet ?"

jeu, 2017-03-09 11:17

Le Calame : Le Président Ould Abdel Aziz a déclaré qu’il ne se présentera pas à un 3ème mandat, mais qu’il soutiendra un candidat. Dans l’hypothèse où notre président serait sincère, quelles réflexions vous inspire cette déclaration ?

Dr. Mohamed Mahmoud Ould Mah : Cette affirmation attire de notre part deux remarques soutenues par deux hypothèses. Dans un premier temps, Ould Abdel Aziz soutiendrait un candidat avec l’idée de revenir au pouvoir ; dans la seconde hypothèse, il soutiendrait un candidat avec l’idée de quitter le pouvoir, non sans continuer de l’influencer.

Dans chaque cas, le profil du candidat soutenu par Ould Abdel Aziz, nous dirions même nommé par lui, ne sera pas le même. Chaque hypothèse a donc son propre candidat.

Dans le premier cas, le candidat serait un simple fusible, un homme de paille. Contrairement à monsieur Poutine, Ould Abdel Aziz ne laissera pas son protégé terminer son mandat comme Dimitri Medvedev. La vacance du pouvoir serait vite constatée par le Conseil Constitutionnel à la faveur d’une démission du Président, pour des raisons personnelles ou de santé, à la suite d’une longue évacuation sanitaire. 

L’idée du retour de Ould Abdel Aziz au pouvoir serait renforcée par le fait qu’il n’a pas cherché à modifier la nature du régime, de régime présidentiel en régime parlementaire ; pourtant plus avantageux pour lui, grâce à l’archi-majorité des députés de son parti, l’UPR, au Parlement. Mais Ould Abdel Aziz n’est pas homme à s’accommoder d’un titre autre que celui de Président. La fonction de Premier Ministre, très exigeante, ne lui conviendrait pas, non plus, un argument de plus, en faveur de son retour éventuel au pouvoir, en qualité de président.

Dans le second cas, celui où Ould Abdel Aziz quitterait le pouvoir, non sans continuer de l’influencer, afin de se consacrer à la gestion de ses propres affaires et à celle des membres de sa famille, le candidat devrait être alors un homme capable d’assurer son impunité, sa sécurité et celle de ses biens. On raconte d’ailleurs que les amendements à apporter éventuellement à la Constitution et qui seraient soumis aux deux chambres comporteraient des points qui n’ont pas été discutés au cours du fameux dialogue, notamment : ‘’l’impunité pour un ancien président et la sécurité de ses biens’’. 

Il n’est pas utile de connaître le candidat de Ould Abdel Aziz, ni non plus les fondements de son choix. Par contre, on se rappelle que d’autres avaient fait appel à lui pour assurer la sécurité d’un président sur la base des seuls liens sociaux et humains qui l’unissent à sa tribu. Néanmoins, il est toujours utile de méditer le célèbre mot de Shakespeare : «dur, dur comme l’hiver, aussi dure que l’ingratitude des hommes».

Le pouvoir et ses soutiens ne cessent de nous combler de tableaux économiques idylliques. Quelle analyse fait le professeur de la situation économique et financière de notre pays ?

Quand la situation économique d’un pays se caractérise par une crise économique et financière grave, il n’y pas une grande différence d’appréciation entre le professeur et le simple observateur, tant les stigmates de la crise sont apparentes et rappellent un proverbe bien de chez nous : «celui qui feint de ne pas voir le ciel, il ne sert à rien de le lui montrer».

En effet, notre pays souffre d’une mauvaise gestion des biens et des hommes à la fois ; une gestion baroque, clientéliste et qui va à l’ordre inverse de celle généralement mise en œuvre dans les pays comme le nôtre, des pays qui n’exportent pas des produits finis, mais plutôt des matières premières, essentiellement le fer, le poisson et l’or dont les prix sont erratiques. Quand les prix de nos produits sont élevés sur le marché international, le pays n’en profite pas ; ces recettes, au lieu de permettre à la SNIM par exemple de constituer des encaisses de précaution, sont, soit détournées à d’autres fins (construction d’aéroport, acquisition d‘avions…etc.) ou utilisées de façon opaque dans des opérations qui ne tiennent pas compte du fait que les hausses de ces prix ne sont pas exponentielles. Contrairement à ce qui se fait chez les autres pays producteurs des mêmes produits, aucune mesure n’est prise pour y faire face. Mais quand les prix de ces produits baissent, le pouvoir s’en sert pour justifier ses insuffisances, ses mauvais choix économiques.

Chaque année, à l’occasion de la confection du budget, le peuple s’attend à une dépense publique de quelques centaines de milliards d’ouguiyas. En réalité, il n’en sera rien, la moitié tout au plus sera utilisée au règlement des dépenses incompressibles : les salaires et la dette, une dette de plus de 4 milliards de dollars, qui était quasiment effacée à l’arrivée de l’actuel pouvoir. Quant au budget lui-même, un document censé retracer l’ensemble des recettes et des dépenses et dont l’exécution est soumise à toute une série de contrôles, le pouvoir a créé un système parallèle de recettes et de dépenses hors budget, ne passant par le Trésor que pour le paiement (comptes fonds particuliers, composante bancaire du Trésor). 

Ces fonds, qui représentent des milliards, sont tenus par des ministres ou les responsables de telle ou telle commission, de tel ou tel projet et dispensés des contrôles. Il est à noter que le contrôle financier qui dépendait de la présidence pour le mettre à l’abri de toute ingérence ministérielle, y comprise celle du ministre des Finances, est désormais décentralisé ; chaque ministère a son propre contrôleur financier, agent du ministère dépendant du ministre lui-même. Y a-t-il une relation entre cette décentralisation et les plaintes répétées des ordonnateurs des crédits ? Les administrations n’ayant plus de budget de fonctionnement, les dépenses étant devenues, dans leur majorité, incompressibles (dettes et salaires), les contrôles au niveau de la liquidation et du règlement sont réduits à leur plus simple expression. 

Quant à la hausse du niveau général des prix (l’inflation), qui a pour effet de diminuer le pouvoir d’achat des ménages, elle est vertigineuse. Prenons l’exemple du prix du litre de gasoil, il coûte 384,6 UM, au moment où le baril était acheté à 150 USD. Il y a quelques mois, ce prix du baril est descendu à 28 USD. Aujourd’hui, le baril vaut environ 50 USD. Le pouvoir a été incapable de faire baisser ce prix au moment où les pays de la sous-région ont eu recours à plusieurs baisses. 

En maintenant ce prix de 384,6 UM le litre, le pouvoir retire aux consommateurs un pouvoir d’achat de plusieurs dizaines, voire de centaines de milliards d’ouguiyas qui auraient dû aller augmenter la demande sur le marché, ce qui suscite une augmentation de l’offre sur le marché ; les offreurs mettent alors en marche de nouvelles capacités productives qui suscitent de la part des offreurs un recrutement des chômeurs, ce qui suscite, à son tour, une augmentation de la masse salariale (grâce aux nouveaux salaires) ce qui suscite, encore une fois, une augmentation de la demande sur le marché et ainsi de suite. C’est ainsi qu’est tirée toute croissance économique quel que soit le système économique. Nos dirigeants détournent ainsi le pouvoir d’achat des Mauritaniens, et privent notre pays d’une croissance économique. 

Le Président justifie ce maintien du prix du gasoil quand il dit : «pensez-vous que nous allons baisser les prix du gasoil, pour permettre à ceux qui vont chaque week end en brousse, en emportant une voiture chargée de jerricanes de gasoil», il faut croire que les avions et les voitures du président, qui passe autant de temps en brousse que dans son palais, tournent avec l’eau du robinet. Plutôt que de penser à ceux qui vont en brousse, le président aurait dû penser, selon nous, aux nombreux retraités et chefs de familles qui font le taxi à Nouakchott, pour gagner leur vie, avec une recette de 2000 ouguiyas à 5 heures de l’après midi, juste de quoi acheter 5 litres de gasoil, sans compter les autres besoins, comme il aurait dû penser à ceux qui font du maraichage à Kaédi, à Atar par exemple et qui ne peuvent pas vendre leurs légumes à Nouakchott, à cause des prix du transport (pourtant de meilleure qualité que celles venant du Maroc). Le président ignore-t-il que le développement des moyens de communication d’un pays est la pierre angulaire de son développement ?

A une autre occasion, le président a eu à justifier le maintien du prix du litre de gasoil à 384,6 ouguiyas en disant : «l’Etat a eu à subventionner plusieurs fois les prix du gasoil, c’est faire justice que de faire rembourser ces soutiens». Quand l’Etat soutient les prix pour les rendre accessibles aux pouvoirs d’achat des populations, on ne saurait considérer ces soutiens comme une dette sur ces populations; car toute dette suppose un créancier et un débiteur. S’il est facile de distinguer ici le débiteur, quel serait alors le créancier ? Le budget de l’Etat est-il une dette à rembourser par les citoyens ?

Pliant sous le poids d’une dette devenue insupportable, déserté par les investisseurs, victimes d’arnaques à tous les niveaux, notre pays se consume lentement mais sûrement, pendant que les hommes du pouvoir et ceux qui évoluent autour d’eux s’enrichissent de façon insolente. Quant au peuple, il ne lui reste plus qu’à "prier et dormir". Un mot du président Eisenhower au moment de l’invention de la bombe atomique.

Propos recueillis par Ahmed ould Cheikh