Politique/Médias : Ghazouani a-t-il tout bon ?

jeu, 2020-03-12 11:39

L’effet Mohamed Ould Ghazouani, «candidat du consensus national» qui a hissé l’homme à la tête du pays au premier tour de la présidentielle du 22 juin 2019 avec 52,00%, ne semble toujours pas vouloir retomber, même six ou sept mois plus tard.

Cela est d’autant plus vrai que, depuis son discours de déclaration de candidature du1er mars 2019 et qui avait été perçu par la plupart des Mauritaniens comme rassembleur et rassurant, Ould Ghazouani, reste comme porté par une Baraka.

En effet, en se lançant dans la bataille des élections, lui que l’on imaginait novice, fera de tous ses essais des coups de maître à commencer par la Coordination Nationale des Initiatives de Soutien à sa candidature, devenue, en moins de deux mois, un véritable vecteur de mobilisation politique et une machine électorale qui broyait même les partis politiques les plus structurés.

Chapeau bas, l’équipe du génie Habib Ould Hemett. Nous n’étions pas nombreux : Mohamed Vall Ould Oumère, Mohamed Ould Khattatt, Cheikh Baye Ould Cheikh Abdallahi, Konté Amadou, Khattar Dahana Hamoud, Peinda Sow, Ahmed Ould El Hadj, Ahmed Salem, Yahya Ould Mohamed Vall, Thiam Zakariya, Khdeija Kardidi … Structurée, travailleuse, dévouée et persuasive, cette équipe, sans gros moyens, a mobilisé le Tout-Nouakchott pour le candidat Ghazouani dont le siège de campagne ne désempilait jamais.

Ghazouani serait-il le dernier nationaliste ?

Pourtant, Mohamed Ould Ghazouani, auquel les Mauritaniens ne connaissaient pas d’ennemi dans la politique, tout au plus savait-on qu’il était un brillant militaire, efficace et effacé et donc lui reconnaissait-on ses qualités de chef militaire, voire de chef de guerre ayant, dix années durant, combattu et vaincu le terrorisme en tant que chef général des armées, ce Ghazouani-là, a d’entrée de jeu, séduit les Mauritaniens qui l’ont plébiscité le jour J.

D’ailleurs, très vite nombre de ténors politiques de l’opposition radicale sont allés soutenir sa candidature car ils savaient qu’il qui n’était pas un homme versatile et ils pressentaient que son arrivée au pouvoir contribuera à ramener la raison à la maison, apaiser le climat politique. Et l’on doit à la vérité de dire qu’ils ne se sont pas trompés.

Une «transhumance» politique en faveur de Ould Ghazouani qui en disait long sur cette élection présidentielle qui s’est jouée bien plus sur les personnes que sur les idées. Le candidat Mohamed Ould Ghazouani y a pris le rôle de rassembleur national qu’il a imposé aux Mauritaniens en les convaincant qu’il n’a à cœur que répondre à leurs besoins élémentaires par des services publics de qualité, une éducation moderne, un système de santé performant et accessible, et la liste est longue.

Les idées, il en avait aussi à revendre, lui que la Communauté internationale redécouvrira à l’édition 2019 du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité où il était l’invité d’honneur. Un premier coup d’essai pour une première sortie à l’extérieur devant une meute de dirigeants pressés de l’entendre et premier coup de maitre car le monde retiendra encore pour longtemps la prestation de très haute facture du président de la République mauritanien Mohamed Ould Ghazouani qui appellera à la réforme du système onusien : « Les activités terroristes de groupes armés ont généré des milliers de morts, des centaines de déplacés, la fermeture de centaines d’écoles et des millions de déplacés. Nous saluons les initiatives de gestion de crises émanant de nos Etats et de nos partenaires. Des initiatives qui se sont multipliées ces dernières années, mais qui ont connu des limites. Nous assistons depuis quelques années des rationalismes qui mettent en cause les mécanismes Onusiens. L’ONU de par sa capacité de neutralité vis-à-vis des tendances politico régionales et de partenaire par excellence doit jouer en bon catalyseur dans la coopération multilatérale. Mais pour cela, l’Onu doit se réformer », conseille-t-il.
Un confrère sénégalais écrira que Ould Ghazouani, « Invité d’honneur de l’édition 2019, il en sera aussi la surprise inattendue. »

Rencontre du président avec la presse
Alors qu’il avait, dans discours de déclaration de candidature, le 1er mars 2019, salué l’œuvre de ses prédécesseurs, du père fondateur Mokhtar Ould Daddah au tout dernier Aziz, le Président Ghazouani en fera autant avec les pionniers du journalisme en Mauritanie, dont bon nombre était présents et bien d’autres (moi compris) avons été « absentisés ».
Humble et sincère, le Président Ghazouani va rendre un vibrant hommage à notre première et deuxième génération de journalistes parce que nous avons pu surtout, relever les défis à des périodes (celle des années indépendance pour les séniors et celle de la démocratisation en 1991 pour nous autres) qui n’étaient pas faciles ni de tout repos. Les moyens ne nous manquaient pas, le courage et l’abnégation, oui, le professionnalisme cruellement. On ne s’attardera pas beaucoup sur le fait qu’il aurait bien aimé donner ses premières interviews à la presse nationale, mais ses voyages à l’extérieur l’exposant à la presse des pays où il se trouvait, ses premières questions-réponses leur étaient déjà livrées. Cependant, il demeure attentif au rôle de la presse nationale. L’excuse étant toute faite, on ne refuse pas le pardon.

Viennent ensuite les questions des journalistes portant sur des sujets très sérieux et auxquels le Président de la République répondra dans un langage simple, autant en Hassaniya, qu’en Arabe ou en Français, avec une réelle sincérité. Cela se sentait à son aisance, à sa spontanéité et dans sa franchise, parfois même sans marquer d’hésitation.
A tel journaliste qui insistait sur le volet foncier du passif humanitaire, notamment la propriété foncière agricole, les frictions entre éleveurs et paysans et sur les séquelles de l’esclavage, le Président Ghazouani a d’abord souligné qu’il n’est pas d’accord avec le terme de réconciliation nationale car la réconciliation résulte d’une guerre civile ; le pays grâce à Allah, n’a pas vécu une telle situation ; le Président de la République a souligné que la question ici est relative à l’unité nationale et que dans ce cadre, des actions sont en cours pour la consolider et la renforcer ; des actions au service de la cohésion sociale et de la coexistence pacifique qui ont toujours caractérisé la vie des Mauritaniens dans toutes leurs composantes depuis la création de l’État.
Sur la question de l’esclavage, le Président de la République a déclaré qu'il existe plutôt des séquelles d'esclavage, qui se traduisent par la pauvreté, l'ignorance et le sous-développement, soulignant que dans ce cadre l'État s’emploie à améliorer les revenus des familles vulnérables et à traiter de manière efficace ces séquelles. Il n’est donc pas juste de condamner l’État et de le présenter à l’extérieur comme étant un Etat pratiquant l’esclavage.

A tel autre qui posait une double question sur le dossier Sahara et la crise existant entre les pays du Golfe, la Mauritanie ayant avant lui, choisi son camp, le Président de la République dira que «la position de la Mauritanie est constante. Elle se traduit par la reconnaissance de la République Sahraouie, par l’adoption d’une neutralité positive et d’une position à équidistance des parties en conflit. « C’est une position constante qui ne change pas », a-t-il assuré.
Et de préciser : « Concernant la crise au Golfe, la position de notre pays s’inscrit dans le cadre de sa politique étrangère laquelle est guidée par les intérêts du peuple mauritanien et de la patrie dans le cadre du respect mutuel et c’est un principe suivi de près.»

«Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur?»

A une question sur la liberté de la commission parlementaire d’enquête, le Président de la République a précisé que c’est un organe créé par l’Assemblée nationale qui est la seule concernée et dont c’est la prérogative. « J’ai appris qu’un délai de six mois a été donné à la commission pour présenter les résultats de son travail, et elle est avant tout une autorité souveraine indépendante qui exerce son rôle dans le cadre du fonctionnement régulier des institutions d’un Etat de droit qui respecte l’indépendance des pouvoirs dans un système démocratique. Je puis vous affirmé que je n’entraverais pas le travail de la Magistrature ou du Parlement, que ce soit dans le cadre de la commission parlementaire ou dans d’autres cas.

En ce qui concerne la lutte contre la gabegie, le Président de la République a indiqué que l’Etat ne sera pas laxiste avec la gabegie et les auteurs de malversations, soulignant que la publication récente des rapports de la Cour des Comptes a été faite sur ses instructions en vue d’informer le peuple dans un cadre de transparence totale ; quant à la responsabilité des fonctionnaires visés par ces rapports, les textes portant sur cette question manquent de précision.

Concernant la création d’une atmosphère politique pacifiée, le Président de la République a déclaré que cela est indispensable, compte tenu de l’importance de la présence d’une opposition et d’une majorité qui exercent chacune son rôle, affirmant que le processus de construction nationale nécessite une atmosphère positive et apaisée.
Devant l’insistance d’un confrère qui lui rappelait la fermeture du centre de formation des Oulémas, le non octroi d’un récépissé pour IRA ou le parti RAG, le Président Ghazouani a répondra que l’octroi de récépissé aux entités et aux partis dépend du respect de la loi avant d’affirmer que quiconque respecte les conditions et la règlementation définies juridiquement bénéficiera d’un récépissé qu’il s’agisse d’une association ou d’un parti politique.
Une réponse à la de Gaulle qui n’entendait pas céder aux journalistes et finit par leur dire : «Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur?»

Pêle-mêle
Ont été évoqués également les problèmes liés au soutien apporté à la presse, à la création d’une maison pour celle-ci, à la garantie d’une utilisation accrue des annonces publicitaires, à la création d’une école de journalisme pour former les futures générations ; il a également été question d’établir une éthique et une discrimination positive pour les femmes des médias et de garantir l’accès aux sources d’information.

En ce qui concerne le résultat de l’action du gouvernement au cours des sept derniers mois et le renforcement de l’espoir chez les groupes vulnérables, le Président de la République a noté qu’il était encore trop tôt pour faire un bilan, soulignant que le programme « Mes engagements » axe ses activités sur ceux qui subissent l’iniquité et sur l’amélioration des conditions de vie des couches défavorisées.

« A cet égard, des efforts considérables sont déployés pour exécuter les programmes arrêtés dans ce domaine », va-t-il dire, avant d’ajouter que la création de l’Agence TAAZOUR et l’action progressive exécutée par des organes spécialisés de L’État donnent l’assurance que les services parviendront aux bénéficiaires le plus rapidement possible.

Il a rappelé, dans ce cadre, l’option « Mes priorités » qui englobe dix domaines qui ont concerné des infrastructures de base de l’enseignement, de la santé, le doublement de l’aide aux groupes vulnérables, l’amélioration de l’apparence des villes et la création de conditions favorables à l’emploi.

Au sujet du mécanisme de contrôle et de la garantie que les interventions atteignent les personnes cibles, le Président de la République a déclaré que le choix des responsables de l’Agence TAAZOUR est basé sur les critères d’intégrité et de compétence qui sont jusqu’à présent, la base des nominations.

Concernant le ballet diplomatique qu’a connu la ville de Nouakchott au cours des dernières semaines, le Président de la République a précisé que les autorités suprêmes travaillent pour renforcer l’image de marque du pays. Le Président de la République a assuré que la tenue du sommet du G5 Sahel à Nouakchott, la présidence tournante du groupe par la Mauritanie, l’intérêt qu’accorde le gouvernement aux colonies mauritaniennes à l’étranger et à leurs préoccupations en ce qui concerne l’état-civil, le passeport diplomatique et la double nationalité sont pris en compte par le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération et les Mauritaniens de l’Extérieur.

Pour faire face à la sécheresse dans certaines wilayas du pays, M. Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a assuré que le gouvernement est conscient de la situation née de l’insuffisance de la pluviométrie dans certaines wilayas avant de révéler qu’une commission interministérielle a été formée pour la circonstance et qu’elle a déjà présenté son rapport au conseil des ministres et que des mesures seront prises pour faire face à la situation.

Autre sujet évoqué, le Sahel. Le Président Ghazouani fera remarquer qu’il existe des questions communes et de nombreux défis auxquels sont confrontés les Etats du Sahel dans un très mauvais contexte sécuritaire, en particulier dans la zone centre et que cela suscite beaucoup d’appréhension du fait qu’il est susceptible à l’extension dans toutes les directions.
Il a ajouté que la difficulté de la situation ne veut pas dire qu’il n’est pas possible de la traiter à la lumière d’une stratégie couplant sécurité et développement et par la réalisation d’un niveau de développement capable d’attirer la sympathie des populations avec ceux qui rétablissent la sécurité.

Le Président de la République a indiqué que la Mauritanie dans le cadre de sa présidence du G5-Sahel a élaboré une feuille de route dans ce sens et l’a présentée au dernier sommet sans faire l’objet d’aucune objection ni de la part des membres, ni de la part des partenaires. Il est donc possible de se baser dans ce domaine sur la vision mauritanienne.

Interrogé sur le champ gazier en partage avec le Sénégal, le Président Ghazouani a rappelé que la production de celui-ci sera effective en 2022, soulignant les efforts consentis dans le domaine de la formation pour la bonne préparation de cette échéance.

A propos de la réforme de l’enseignement, de l’augmentation de l’âge de la retraite et de la révision de l’organigramme du département, le Président de la République a souligné que trois ministères ont été chargés de l’enseignement eu égard à l’interdépendance existant entre les départements avec un accent particulier sur l’enseignement fondamental qui constitue le point de départ de toute opération de réforme.

Il a ajouté à cet égard que le ministère a présenté une feuille de route qui comprend les étapes de la réforme souhaitée, que le Conseil suprême pour la réforme de l'éducation a été constitué et les consultations menées ainsi que la généralisation de la prime d’éloignement aux enseignants et aux contractuels. Il a été mis fin au manque d'enseignants et plus de 500 salles de classe ont été construites dans 79 écoles primaires. Les travaux sont également en cours dans 47 établissements et vont s’achever dès le début de l’année scolaire prochaine.

C’est dire que cette première sortie médiatique toute dédiée aux hommes et aux femmes de la presse locale, toutes espèces et toutes générations confondues, a permis à l’homme du 1er août, date de son investiture, d’ajouter à sa légitimité nationale, militaire et politique, une légitimité républicaine.
Reste à expliquer, surtout à son opposition, la confiance spontanée que les Mauritaniens accordent depuis six mois, au Président ould Cheikh El-Ghazouani.
Mohamed Ould Khattatt
Mohamed_ould_khattatt@hotmail.fr