La Mauritanie et les "Brigades Masséna" ... l'affrontement improbable

lun, 2020-02-03 11:34

Certains médias sociaux ont publié des informations selon lesquelles une faction dissidente des "Brigades Masséna" affilié au groupe "Nousratou-al islam-wel mouslimine", a rejeté la décision des "dirigeants" du groupe d'exclure et d'éloigner la Mauritanie de son cercle d'attaques armées.

Ces médias se sont appuyées sur un enregistrement audio du chef de cette faction, "Mohamed Mobo" où il parle de leur rupture avec le chef des Brigades Masséna, "Amadou Koufa" et le groupe"Nousratou-al islam-wel mouslimine".

Dans cet enregistrement, il évoque des combats dont ont fait état des sources locales entre leur faction et des éléments fidèles au chef des Brigades Masséna, il y a une dizaine de jours dans le centre du Mali.
Il y déplore la perte de deux de ses camarades que des éléments de Koufa auraient tués.

De même, il porte nombre d'accusations contre le groupe "Nousratou-al islam-wel mouslimine" et les Brigades Masséna, affirmant qu'ils ne disent rien sur les massacres perpétrés contre les Peuls, portent allégeance aux despotes et s'allient à la Mauritanie à laquelle il reproche d'être membre de la force conjointe du Sahel.

Cependant, il n'a lancé aucune menace ni promis de représailles contre la Mauritanie et ses forces armées.
Par conséquent, je crois que nous n'avons aucun intérêt à interpréter ces données, compte tenu de leur sensibilité et de leur gravité, sachant que la fraction dissidente des «Brigades Masséna » est située dans la région de Korma à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, c'est-à-dire à des milliers de kilomètres de la frontière mauritanienne, et se focalise dans son agenda militaire à la lutte contre le gouvernement burkinabè.

Il est vrai également qu'en essayant de commenter ce sujet, bien des questions nous viennent à l'esprit, mettant en avant les dangers quant à la possibilité, pour une partie des combattants des "Brigades Masséna", de cibler Mauritanie, déjà des années après sa fondation, et cela sous un prétexte fort ancien qui n'apporte rien de nouveau, sur la nature de la relation qui devrait exister entre les combattants Masséna des tribus Peuls, d'une part et d'autre part la Mauritanie politiquement, socialement, spirituellement et démographiquement, et pourquoi la Mauritanie est-elle restée à l'abri des attaques des différentes factions du groupe "Nousratou-al islam-wel mouslimine" et des combattants de l'Etat islamique tout le long des dernières années.

En abordant ce débat, il faut commencer par la question première qui est de savoir pourquoi la Mauritanie n'a pas été touchée par les attaques des "groupes djihadistes" dans le nord du Mali même si elle a fait l'objet d'attaques sanglantes entre juin 2005 (attaque de Lemghheity) et décembre 2011 (enlèvement d'un gendarme mauritanien de Adelbegrou).

Il convient ici de rappeler qu'en début 2012, des groupes djihadistes, précisément au nombre de trois (Al-Qaïda, Ansar Eddine et Tawhid wel Jihad en Afrique de l'Ouest), ont fait irruption dans le nord du Mali.
Ils conclurent une alliance visant à planifier le contrôle de la région de l'Azawad dans le nord du Mali et ils l'ont réussi.

Occupés à gérer les villes sous leur contrôle et essayant de les protéger, ils cessèrent leurs activités armées dans les pays voisins. Au début de 2013, les forces françaises, appuyées par l'armée malienne et des forces armées de nombreux pays africains, vont déclencher une guerre pour chasser les combattants salafistes du nord du Mali.

La Mauritanie s'est abstenue de prendre part à cette guerre, pour des raisons dont nous ferons l'économie ici et les chefs des groupes djihadistes saisiront l'occasion pour déclarer, plus d'une fois, que leur guerre se limitera aux pays qui se sont entrés en confrontation avec eux, tenant compte, diront-ils, de "l'effort de neutralité", face à ceux qui évitaient de les combattre, faisant clairement allusion à la Mauritanie.

Rien de nouveau n'appelle à un changement d'attitude

En juillet 2017, a été annoncée, dans la capitale malienne, Bamako, la naissance de la force conjointe des cinq États du Sahel (G5), avec la participation de la Mauritanie. Mais les "groupuscules djihadistes" présents dans la région ne voyaient pas cela comme une participation réelle de la Mauritanie à la guerre contre eux.

En effet, leurs dirigeants considéraient que la guerre pour eux signifiait la présence des forces mauritaniennes sur les terres maliennes pour participer à la guerre, ou utiliser les terres mauritaniennes pour lancer des opérations militaires contre eux.

De même, la Mauritanie a cherché depuis la création de la force conjointe, à adopter la vision de sa stratégie militaire, basée sur la nécessité de renforcer la sécurité des frontières par les armées des pays de la région, et de renforcer la coopération militaire et de renseignement, avant d'évoluer vers l'étape suivante de mise en œuvre des opérations sur le terrain visant à poursuivre les combattants "salafistes" dans leurs fiefs.

Une étape qui nécessite de fournir les fonds et l'armement nécessaires, sans oublier qu'il faut d'abord commencer par œuvrer à résoudre les problèmes internes des pays qui souffrent du phénomène de "l'extrémisme violent", sachant que nombre de leurs populations constituent à la fois un foyer de tension et un véritable incubateur de ces groupuscules.

Plus grave, toute action militaire, régionale ou internationale, engagée avant de régler les problèmes internes dans ces pays, en rajoute à la crise et aux tensions que les gouvernements affrontent déjà avec leurs populations, et donc, risque d'être considérée comme une implication dans les affaires intérieures de ces pays.

Cela est d'autant plus vrai que toute action militaire et de sécurité commune entreprise dans ces circonstances produira le même effet que celui des forces françaises et internationales, conduisant à une guerre qui a aujourd'hui compliqué la situation et élargi le cercle des "groupuscules djihadistes", lesquels ont étendu leurs activités au sud en direction de la région de "Masséna" pour toucher de grandes parties du Niger et du Burkina Faso.

"Masséna" et la Mauritanie ... le calme souhaité

Quant aux "Brigades Masséna", plusieurs facteurs faussent déjà toute analyse pouvant conduire à l'éventualité de leur entrée ou de l'entrée de l'une de leurs factions, en l'état actuel des choses, dans une confrontation armée avec la Mauritanie.

Le premier facteur concerne la composition ethnique de ce groupe, car il est constitué en exclusivité de Peuls dans la région de Masséna y compris de Peuls d'autres horizons. Or, il est connu que les mouvements "djihadistes" à caractère ethnique et régional sont généralement limités à leurs zones d'accueil, comme c'est le cas chez le mouvement des talibans dans les zones tribales Bicho en Afghanistan, ou de Boko Haram dans les campements des tribus "Kanuri" dans la région du lac du Tchad, et le groupe Ansar Eddine dans les régions touaregs du nord du Mali.

On pourrait dire que l'incubateur populaire et nourricier éventuel des combattants des "Brigades Masséna" s'étend jusqu'en Mauritanie du fait de la présence des Peuls parmi les composantes ethniques mauritaniennes.
A y regarder de très en jetant un oeil sur la carte des groupes djihadistes Peuls qui combattent au Mali, au Niger et Burkina Faso, on ne trouve aucun combattant mauritanien, malgré la présence de différentes nationalités d'Afrique centrale, du Cameroun, du Togo et d'autres, rassemblés par la cause ethnique Peuls, demandant plus d'équité pour cette communauté largement présente dans l'ouest africain.

Aussi, devrions-nous remonter un peu à l'histoire, pour rappeler l'état d'apathie dans les relations spirituelles et historiques entre les groupes tribaux Peuls dans la région de Masséna, et d'autres ensembles peuls dans la région ouest-africaine.

Car on sait qu'à Masséna, les Peuls constituent un fief historique et un incubateur mystique pour la confrérie ou Tarika «Al-Qadiriya El-Beka-iya» (en référence à Cheikh Sid'Ahmed El Bekaye) contrairement aux autres groupes Peuls en Afrique de l'Ouest chez qui est largement répandue la Tarika Tijaniya avec ses écoles «Al-Ibrahimiya», «Al-Omariya», «Al-Hafidhiya» et «Al-Hamwiya».

Incontestablement, la tension est restée vive entre les deux groupes historiquement et spirituellement, depuis la tentative de l'imam "Al-Haj Omar Al-Fatwa" Al-Tijani, d'imposer sa main-mise et son contrôle sur les habitants de la région de Masséna, qui préféraient et adhéraient plutôt à la Tarika "Al-Qadiriya El-Beka-iya".

Tant et si bien qu'il leur livrera une guerre sanglante qui a pris fin avec son mort dans le centre du Mali en 1864, et depuis cette date, la région de Masséna dans le centre du Mali est restée une exception parmi les régions Peuls à majorité de Tidjanes en Afrique de l'Ouest et des souvenirs marquants sont restés présents dans les relations spirituelles entre les deux parties.

Dans son dernier discours, tenu fin 2018 à l'adresse tribus Peuls (Voulpi) où qu'elles se trouvent en Afrique de l'Ouest, les appelant à s'allier pour le "jihad" et à rejoindre ce qu'il a appelé les moudjahidines, en mentionnant les noms de plusieurs villes et fiefs habités par les Peuls en Afrique de l'Ouest, et citant les noms des pays dans lesquels ils sont répandus, notamment le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Bénin, la Côte d'Ivoire et autres, le chef des Brigades Masséna, Amadou Koufa, n'a pas évoqué ni fait allusion aux Peuls de la Mauritanie.

Cela a été perçu comme étant un message clair et rassurant qui voulait dire les "combattants salafistes" au Mali ont reconnu que le traitement de la Mauritanie par celui-ci existe toujours et s'applique aux combattants des "Brigades Masséna", tant que la Mauritanie adhère à sa position de protéger ses frontières et de combattre ceux qui l'attaquent, sans être impliqué dans ce qui se passe en dehors des frontières.
Quant aux informations rapportées par le chef de la faction défectueuse, "Mohamed Mobo" dans son enregistrement audio faisant état de son adhésion à l'État islamique, cela ne signifie pas nécessairement un changement de position vis-à-vis de la Mauritanie, puisque l'État islamique est apparu pour la première fois dans le nord du Mali en mai 2015, après qu'un groupe dirigé par Abou al-Walid al-Sahrawi ait fait défection de l'organisation «Al-Mourabitoune» et fait allégeance à l'Etat islamique.

Depuis cette date, ce groupe mène une guerre acharnée contre le Mali, le Niger et Burkina Faso, mais il a épargné la Mauritanie. De même cette faction « Mohamed Mobo » se trouve dans les zones frontalières Entre le Mali et Burkina Faso, loin des frontières mauritaniennes.

De plus, il est fort peu probable que ces organisations, que ce soit à "Al-Qaïda" ou à "l'État islamique" - qui sont confrontées à des situations difficiles en raison d'une guerre livrée contre elles et à laquelle participent des puissances internationales et régionales - ouvrent un autre front contre elles en rajoutant la Mauritanie à la liste de leurs objectifs actuels.

Un nouveau front qui se situe dans la zone la plus calme, et contre une armée considérée comme l'une des deux armées (avec celle du Tchad) les plus puissantes de la force combinée des Etats sahéliens.
Mieux, une armée Mauritaniene qui le domine déjà par sa capacité de posséder de longues frontières partagées avec les zones de prolifération des organisations armées combattantes dans le nord du Mali.
Mohamed Mahmoud Aboul Maali
(Traduction: MOK)